Jean-Charles Marchiani se plaint du harcèlement des médias dans les affaires d’otage.


Lorsque nous évoquons ma délivrance, mon libérateur, Jean-Charles Marchiani, se plaît à affirmer que la mobilisation gênait son action, interférant dans ses tractations avec nos ravisseurs. Par tempérament et par conviction, mon libérateur est de ces hommes qui répugnent à voir les acteurs de la société civile se mobiliser pour une cause qui empiète, estime-t-il, sur les prérogatives de L’Etat. « Ton comité de soutien était un vrai nid de gauchistes » ironise-t-il volontiers. Il sait pourtant que sans la mobilisation de ma femme et de mes proches, le gouvernement français ne l’aurait jamais envoyé en mission au Liban. Après les atermoiements des neuf premiers mois de notre détention, le ministre des Affaires étrangères ayant perdu un temps précieux et la diplomatie traditionnelle s’avérant inopérante, le gouvernement d’alors s’est vu contraint d’employer d’autres méthodes. Homme de l’ombre, Jean-Charles Marchiani ne se serait jamais vu confier une telle tâche si le gouvernement n’avait été poussé à agir sous la pression croissante de l’opinion – les portraits des otages diffusés quotidiennement à la télévision ont joué dans ce domaine un rôle décisif.

Une telle négociation exigeait évidemment la discrétion et un black-out total sur les allées et venues de l’émissaire. A l’époque, certains médias mus par un goût du sensationnel et la recherche du scoop se sont comportés de manière irresponsable. L’implication des directeurs de journaux dans l’affaire Aubenas témoigne d’une évolution dans ce domaine. Je crois que, dans certaines circonstances, la presse ne peut pas tout dire. La mobilisation en revanche exige un certain tumulte, un frémissement continu, la visibilité de l’action alors que la négociation réclame silence, secret et confidentialité. Ces deux attitudes ne sont ni rivales ni incompatibles. Dans cet attelage, l’un des acteurs a simplement besoin de l’aiguillon de l’opinion pour avancer et réussir.

Jusqu’à présent, je n’ai guère évoqué l’intéressé, je veux parler de l’être muet, plongé dans le silence, qui attend, redoute, suspendu à une échéance qui lui échappe. En état d’exhibition en même temps qu’invisible, il est soumis à l’injonction de se taire. Le silence est un instrument d’intimidation et de terreur utilisé par les ravisseurs. Ces derniers ne disent rien ou, quand ils consentent à livrer quelques bribes, cette parle est généralement fausse. L’otage est laissé dans le doute. Cette incertitude renvoie à l’effroi. Cependant, la porte d’un séquestré n’est jamais totalement hermétique. La lointaine rumeur d’une radio écoutée par les geôliers peut parfois parvenir jusqu’au prisonnier.

Je me souviens qu’au début de ma détention, nos ravisseurs nous apportaient parfois L’Orient-Le Jour, le quotidien de langue française de Beyrouth, puis ce fut le silence total à partir du mois de mars 1986. Pendant deux ans et demi, je n’ai rien su du monde extérieur. Je pensais que les Français avaient tourné la page sur notre affaire et qu’on nous avait oubliés. Il y avait chez moi une sombre délectation à constater ce que je croyais être un lâchage de l’opinion. Puisqu’on nous a laissé tomber, préparons-nous à mourir dignement, me disais-je. Jusqu’à ce jour de décembre 1987 ou un geôlier m’apporta un poste de radio. Miracle : je pus entendre ma femme et mes deux fils. Joëlle avait enregistré une cinquantaine de messages diffusés par l’intermédiaire de radios au Moyen-Orient. Le cinquante et unième m’est finalement parvenu. Ma femme et mes amis ne m’avaient pas abandonné, ils continuaient la lutte. Cette information m’a redonné un courage inouï.

La mobilisation profite à tout le monde même si je regrette d’y inclure les ravisseurs. Dans la balance, il reste que ce dernier élément pèse peu.


Jean-Paul Kauffmann